Inception, en réalité…

Quand ton personnage est dans la scène, c’est la réalité.

C’est ce que Christopher Nollan a dit à Michael Caine, quand il lui a posé la question de ce qui est réel dans le film. Quand j’ai entendu cela, j’ai trouvé que c’était tout bêtement de la direction d’acteur : quelque soit l’interprétation qu’on fait du film, le rôle de Miles se joue sans se préoccuper de cette question de réalité.

Mais, au fond, on peut très bien imaginer qu’un autre acteur du film ai posé la question et reçu la même réponse. Pour chaque scène, la direction est toujours « c’est la réalité ». Une réalité parfois différente de celle que nous connaissons, mais une réalité tout de même dans le sens où les actes ont des conséquences…

Je crois que la clé du film est là, la phrase de Nollan s’applique aussi au personnage de Cobb. D’abord subjectivement : la vie de Cobb se déroule de manière séquentielle, dans un ordre précis et le fait qu’elle s’écoule au sein de plusieurs réalités est accessoire. Il fait ses études d’architecture, rencontre Mal et Miles, ils explorent ensemble les possibilités du rêve partagé, il épouse Mal, ils ont des enfants, et puis l’expérience tourne mal, ils se retrouvent bloqués 50 ans dans les limbes, ils parviennent à rentrer, Mal saute de la fenêtre, Cobb part en fuite quelques mois, et les événements du film se déroulent, Cobb passant encore pas mal d’années à la recherche de Saito, pour enfin retrouver les petits qui, eux, ne semblent pas avoir vu plus que quelques mois passer. Pour Cobb, la réalité c’est cet enchaînement de faits, tous reliés par des liens de cause à effet. Pour quelqu’un d’autre, la réalité suit un chemin différent, mais fait partie du même tissus de cause à effet, commun à tous les personnages, et ce tissus constitue « la réalité ».

C’est là que j’aboutis enfin, après avoir retourné l’histoire dans ma tête depuis si longtemps, après avoir revu le film hier soir, au cinéma, « en vrai ». Au lieu de regarder la réalité comme une série d’événements dans le temps, on peut la considérer comme une simple série d’événements connectés par des liens de cause à effet. Réels ou imaginaires. À chacun son chemin à travers cet océan de possibilités…

Je me souviens du cours de thermodynamique à la fac, que le prof avait conclu ainsi :

– « évidemment, tout ceci ne tient que si l’on admet le principe de causalité.  »

Devant le grand silence de l’amphi, il ajouta:

– « c’est le principe qui propose que tout effet soit précédé, dans le temps, par ses causes. »

J’avais trouvé qu’il fallait beaucoup d’audace intellectuelle pour, sérieusement, se poser cette question. Mais, au final, c’est une manière intéressante de définir le temps : un séquencement dans lequel les événements-effets sont précédé par leurs événements-cause…

Inception, la réalité en tant qu’idée obsolète

La première fois que j’ai vu Inception, c’était dans un avion à destination des USA… Comme souvent, je me suis endormi rapidement et je me suis réveillé vers la fin, juste à temps pour voir l’équipe se réveiller dans un avion, passer l’immigration et… FIN. Comme il restait du temps de vol, j’ai repris le film vers où j’avais dû m’endormir et ainsi de suite : ma première fois, ça a été dans le désordre et à bord d’un avion, ce qui a résulté en un grand effet de confusion, cela va sans dire…

[note aux grincheux : il est bien évident que la suite de ce texte va être pourrie de spoilers, et on s’en fout]

J’ai dans l’idée d’écrire une petite série de réflexions qui me sont venues en essayant de comprendre quelque chose à ce film. Je ne prétends pas avoir raison, je prétends que les lignes de réflexion ouvertes sont fascinantes et que, si elles ne correspondent pas forcément parfaitement au film, elles lui sont liées de la même manière qu’aux échecs il est aussi important de considérer les coups qui ont été joués que ceux qui auraient pu l’être. Je vais prendre les théories dans l’ordre où elles me sont venues, un billet de blog à la fois.

Commençons par la seconde fois où je l’ai vu, ou plutôt la première fois où je l’ai vu en entier et dans l’ordre…

Cobb arrive enfin à l’immigration, il aperçoit son père de l’autre côté et… ***cut*** On retrouve alors un intérieur bien connu qu’on a vu de multiples fois, sous forme de souvenir. Le fait qu’il n’y a aucune différence dans la lumière, dans le cadrage, dans le traitement d’image vient se rajouter au cut pour me faire penser que Cobb a failli revenir à la vraie réalité, transition symbolisée par le passage à l’immigration, mais il a échoué, au dernier moment, au moment du cut, il est retourné dans ce rêve qu’il chérit le plus, celui où il a des enfants.

Car l’existence de ces enfants est un problème. Si l’on essaie de savoir à quel moment ils sont nés, les choses se compliquent. En principe, Cobb et Mal se rencontrent à l’Ecole d’Architecture où le père de Cobb expérimente une technique révolutionnaire permettant de partager le même rêve. Ils en explorent les possibilités et les étendent jusqu’à parvenir à y étirer suffisamment le temps pour y passer virtuellement une vie entière, à tout partager, à y créer un chef d’œuvre titanesque, ensemble, ni plus ni moins qu’une cité idéale. Le travail d’une vie.

Mais qui pourrait abandonner ses propres enfants, le temps d’une vie entière, même en sachant qu’une autre vie entière les attend à l’issue ? Que vaut cette merveilleuse vie de partage si elle doit exclure ses enfants ? Poussin, je pars pour 80 ans mais ne t’inquiète pas, pour toi ça ne semblera qu’une journée…

Non, les enfants n’étaient pas nés au moment où cette cité était bâtie. Je pense même que c’est l’envie d’enfants qui les fait revenir : ils ont tout eu, ils ont tout fait, ils ont tout vu. Sauf l’apparition de la vie.

Mais voilà : c’est sur ce trajet de retour que Mal saute par cette fenêtre… Le saut de trop… Mais quand les enfants sont ils nés, alors ?

Dans ma première analyse, le vrai Cobb est dans un profond coma, dont il ne parvient pas à se réveiller parce que quelque chose le retient : ces enfants qu’il a tant désiré qu’il les a créés, comme cette cité, par l’imagination, et il ne peut se résoudre à les abandonner. En première analyse, on ne voit jamais la vraie réalité dans le film, j’imagine un hôpital, où son père vient le visiter chaque jour, lui parler et de temps à autre un message passe :

MILES
Come back to reality, Dom. Please.